Wednesday, March 7, 2007

"Tu es retardee!" ou ce qu'un prof de francais qui se respecte ne devrait jamais dire a ses eleves...

Fin aout 2001. Dans le tumulte des dernieres semaines, je debute enfin mon nouvel emploi a l'ecole San Domenico. Que d'excitations, mais d'angoisses aussi!

A vrai dire, je n'ai pas d'experience d'enseignement. Bien sur j'ai ete guide touristique a Quebec, j'ai ete assistante-medicale avec la Reserve des Forces canadiennes, j'ai ete assistante-professeur a l'Universite de Sherbrooke et a Laval, mais je n'ai jamais eu a monter un plan de cours. Ok, j'ai fait un peu de planification et j'ai donne des cours comme instructrice en premiers soins, mais la, c'est une grosse responsabilite: enseigner a des jeunes de 10 a 14 ans de maniere a ce qu'ils apprennent vraiment quelque chose!!!

Quand tu debutes dans un nouvel emploi, il y a tout l'aspect administratif que tu dois apprivoiser. Dans l'enseignement c'est les horaires, le logiciel pour comptabiliser les notes des etudiants, et bien sur la paperasse reliee au curriculum que tu enseignes. On nous donne a peine quelques jours pour ecrire nos "course expectations", s'assurer que nos salles de classe soient pretes pour le jour J, que le materiel academique soit en place, et etre presente a toutes les reunions generales, departementales ou de niveaux...Bref, pour les vieux routards qui reviennent, ce n'est pas tellement un probleme, mais pour un nouveau prof ce n'est pas pareil.

En plus, je dois m'adapter a un nouveau systeme d'enseignement. C'est sur que l'enseignement comporte des elements fondamentaux, peu importe la langue ou la culture dans laquelle tu fonctionnes, mais je ne connais rien aux standards nationaux americains et encore moins a ceux de l'etat de la Californie!

Et puis dans le prive, c'est tellement vague les standards. On me dit pour mon cours de francais: "Tu dois donner le cours de francais niveau 1 echelonne sur trois ans au lieu d'un comme dans les high schools". Mais ma question est: "Ca mange quoi en hiver, le francais niveau 1???"

Quand je mentionnais que l'ecole etait dans un etat desespere pour trouver un prof de francais, je ne rigole pas. Le jour ou j'ai mis les pieds dans cette ecole, je n'avais qu'une trentaine de livres, une copie du syllabus general pour les langues etrangeres et...c'est tout. Bon ben moi, j'ai jamais enseigner ca le francais langue seconde!!! Je le parle, je l'ecris (quelques fois avec des erreurs d'orthographe, c'est vrai!), mais de la a l'enseigner a des jeunes qui n'ont aucune idee de cette langue, et bien, il y a un grand fosse a comble.

Je n'ai d'autre choix que de me retrousser les manches et de m'attaquer a la tache immense qui m'attend.

Mon groupe de 8e est minuscule: 8 etudiants. C'est quand meme pas mal d'avoir un petit groupe quand tu enseignes une langue seconde! Je me dis que j'aurais beaucoup de latitude pour faire des conversations et des "skits" avec eux. Les deux autres groupes de 7e et 6e comptent 15 et 16 etudiants, un nombre normal pour notre ecole (on est loin du 30 par classe comme dans les ecoles publiques du Quebec, pas vrai???).

La premiere activite que je distribue a tous mes groupes est un petit questionnaire avec des questions assez banales comme: le nom de ton pere, ta mere, ton chanteur prefere bla bla bla...Les etudiants ont fait trois ans de francais au primaire, donc ca me semble assez bien comme premier exercice. A ma grande surprise (et je le constate avec horreur!), les etudiants ne sont capables de repondre a aucunes des questions posees (a l'exception une etudiante qui parle deja 4 autres langues...)! Mais qu'est-ce qu'ils ont fait durant les trois, quatre ou cinq dernieres annees??? On me repond: "On a appris nos chiffres, nos couleurs, et le prof nous disait toujours "Ferme la bouche..."" Oh boy...On a du chemin a faire...

Comme je n'ai aucun materiel disponible a part les manuels scolaires, je dois tout creer moi-meme: des exercices aux tests, en passant par les jeux, les posters et les affiches...Je vais aussi depenser beaucoup de sous dans les boutiques specialisees en enseignement et acheter beaucoup de materiel pedagogique. Petit a petit, et avec les annees, je vais me retrouvee avec un curriculum solide, et surtout une tonne de materiel. Oui, on en a fait du chemin.

Quand j'etais au secondaire, mes profs d'anglais etaient tous excellents, du moins je crois. On a recu un enseignement de base qui est facile a mon avis, de perfectionner. On est inonde par l'anglais de toute part. L'immersion n'est pas tres loin de la realite. Moi j'ai toujours dit que j'ai appris mon anglais en ecoutant "Sesame Street". Bon ok, j'ai un oncle qui vit au New Hampshire, et mes parents nous ont amenes en vacances dans le Maine et partout sur la cote Est au nord de la Virginie. Et j'ai fait bien des "bilingual exchanges". Il faut dire aussi que j'ai une predisposition a l'apprentissage de l'anglais, tout comme mon frere et mon pere. On n'a pratiquement pas d'accent quand on parle l'anglais. Mais ici aux Etats-Unis, ce n'est pas tout a fait la meme chose. Il y a, c'est vrai, d'excellents professeurs de francais pour qui le francais n'est pas leur premiere langue, mais il y en a beaucoup d'autres qui le mache assez difficilement. Et que dire de leur prononciation!!! Aie aie aie!

Je me souviendrais toujours d'un cours ou, lorsqu'une etudiante est arrivee apres que la classe soit commencee, je lui ai dit: "Tu es en retard!" Elle me regarde perplexe, et me dit :"What does that mean?" Je reponds: "It means that you're late!" Et elle me repond: "Mrs Brown used to tell us "Tu es retardee!" Et de m'exclamer tordue de rire: "She was telling you that you're a retard!!!" La face de l'etudiante en question, et les rire incontroles de toute la classe qui s'en suivent...Ce fut un moment que je n'oublierai jamais tout comme mes etudiants aussi!

Quand cette etudiante quittera pour le High school quelques mois plus tard, elle me dira en toute sincerite qu'elle a appris plus de notions de francais durant les huit mois passes avec moi que durant les six annees auparavant. Je n'ai pas eu de difficulte a la croire...